La peur cherche une forme. Elle ne supporte pas longtemps de demeurer diffuse, flottante, sans visage. Elle exige une architecture. Alors on la rassemble, on la stabilise, on lui donne un nom. On trace des lignes, on érige des récits, on fabrique un dedans et un dehors. Ainsi naissent les nations.
Elles promettent une identité claire là où l’existence demeure incertaine. Elles offrent un sentiment d’appartenance à ceux que le vertige du monde inquiète. En échange, elles demandent l’adhésion, la loyauté, parfois le sacrifice. Ce pacte est ancien. Il repose sur une idée simple : pour se sentir en sécurité, il faut enfermer les autres, et souvent soi-même.
La nation rassure en réduisant. Elle simplifie l’humain à une origine, une langue, une mémoire officielle. Elle transforme la complexité vivante des êtres en catégories administrables. Elle fixe ce qui, par nature, circule. Elle exige que l’on se reconnaisse d’abord par un drapeau avant de se reconnaître comme vivant parmi les vivants.
Dans cette logique, la peur devient structurante. Elle n’est plus un affect à traverser, mais une énergie à organiser. On la canalise vers l’extérieur. On lui désigne des figures commodes : l’étranger, le différent, celui qui ne rentre pas dans le récit. L’identité nationale fonctionne alors comme une cellule collective, où chacun est à la fois protégé et surveillé.
Ce qui se joue là n’a rien d’anecdotique. C’est une manière de tenir l’humain à distance de sa condition réelle. Car vivre, c’est accepter l’incertitude, la porosité, la rencontre imprévisible. La nation propose l’inverse : des frontières nettes, des appartenances fermées, des identités gravées dans le cerveau et sur des papiers. Elle transforme la peur en principe d’organisation.
On m’objectera que les nations protègent, qu’elles structurent, qu’elles rendent possible la solidarité. Mais cette solidarité est conditionnelle. Elle s’arrête aux limites du groupe. Elle repose sur l’exclusion préalable de ceux qui n’en font pas partie. Ce qui est offert à certains est refusé à d’autres, au nom d’une fiction collective tenue pour naturelle.
Le drame est que cette construction finit par produire ce qu’elle prétend conjurer. En voulant se prémunir de la violence du monde, elle la reproduit. En cherchant à sécuriser l’identité, elle engendre la méfiance permanente. En prétendant protéger la vie, elle la hiérarchise. La prison devient invisible parce qu’elle est partagée.
Il ne s’agit pas ici de nier les histoires, les cultures, les langues. Il s’agit de refuser qu’elles servent de murs. Lorsqu’une appartenance cesse d’être un passage pour devenir une enceinte, elle enferme autant qu’elle rassure. Elle donne une identité à la peur, et la peur, en retour, gouverne les consciences.
Accepterions-nous de vivre sans ces prisons collectives et de consentir à une identité ouverte, vulnérable, non garantie ? De renoncer à la sécurité illusoire des appartenances closes pour habiter un monde sans un certificat d’origine ? Sans une attestation d’appartenance corps et âme à un morceau de la terre qu’on imagine le mieux, le bon, l’unique ? Ce choix n’abolirait pas la peur, il lui retirerait simplement le pouvoir de décider à notre place.
Alors apparaissent, derrière les hymnes et les drapeaux, les barreaux de la nation. Ils ne sont pas toujours de fer mais de récits rances, de frontières sacralisées, de dévotions craintives. Ils ne claquent pas comme les portes d’une prison ; ils se referment plus doucement, dans les habitudes de penser, dans les réflexes de rejet, dans cette manière d’appeler protection ce qui mutile en silence notre commune appartenance au monde.
Les nations ne sont pas des refuges neutres. Elles sont des constructions affectives destinées à banaliser la peur. Les reconnaître pour ce qu’elles sont, me semble-t-il, c’est déjà desserrer, un peu, leurs barreaux.
Julien Carboni
Illustration : S'sa


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