On parle souvent de l’amitié comme d’un miracle ou d’un coup de chance. Une rencontre heureuse, une affinité mystérieuse, une évidence affective. On la rêve comme on rêve l’amour, on l’attend comme une récompense, on la regrette comme une perte. Mais ce faisant, on la place hors de nous, dans l’ordre de l’événement, alors qu’elle appartient d’abord à celui du geste.
L’amitié ne tombe pas sur nous. Elle se tient. Elle se pratique. Elle ne réclame ni effusion ni serment, mais une présence fidèle, presque modeste. Elle ne cherche pas à briller. Elle accepte de durer sans promesse, de traverser les silences, de se passer de preuves spectaculaires. Là où l’émotion veut être ressentie, l’amitié demande à être exercée.
Elle commence souvent par une manière d’être avec l’autre sans l’utiliser. Sans faire de sa parole un miroir flatteur, ni de sa disponibilité un refuge commode. Être ami, c’est consentir à ce que l’autre ne nous doive rien. C’est accueillir sa fatigue, ses absences, ses lenteurs, sans y voir un manque. C’est préférer la justesse à l’intensité, la continuité à l’éclat.
Dans un monde pressé, l’amitié est une école de lenteur. Elle refuse l’immédiateté affective, la consommation des liens, l’évaluation permanente de ce que chacun apporte. Elle ne demande pas : à quoi sers-tu ? mais comment tiens-tu ? Elle se nourrit de gestes simples : écouter sans interrompre, répondre sans s’imposer, être là sans occuper tout l’espace.
Cette fidélité discrète a une portée plus large qu’il n’y paraît. Elle est une manière de résister à l’isolement organisé, à la mise en concurrence des existences, à la tentation de se replier sur soi pour ne plus souffrir. L’amitié rappelle que le lien n’est pas un luxe, mais une responsabilité partagée. Elle réintroduit de la douceur dans des rapports que l’on voudrait efficaces, rapides, rentables.
Elle n’est pas aveugle pour autant. Elle sait nommer ce qui blesse, poser des limites, parfois se retirer. Mais même dans l’éloignement, elle garde une forme de respect. Elle ne transforme pas la déception en ressentiment. Elle comprend que l’autre, comme soi, est un être incomplet, pris dans ses contradictions, ses peurs, ses failles.
Il y a dans l’amitié une forme de sagesse quotidienne. Elle apprend à faire avec ce qui est, non avec ce que l’on voudrait. Elle nous entraîne à habiter la relation sans la posséder. Elle nous rappelle que la vraie proximité n’est pas fusionnelle, mais ajustée. Et que la liberté de l’autre est la condition même de la nôtre.
Peut-être est-ce pour cela que l’amitié est si précieuse et si rare. Non parce qu’elle serait inaccessible, mais parce qu’elle exige une discipline intérieure. Elle demande de renoncer à l’idée d’être comblé pour choisir celle de prendre soin. Dans ce renoncement discret se trouve une force tranquille : celle de liens qui ne s’épuisent pas à force d’être prouvés, mais qui se maintiennent par l’usage patient, humble, profondément humain, de la présence.
Julien Carboni

Hé hé
RépondreSupprimerNon mais décidément quel talent!
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