Il y a dans nos gestes les plus simples une inclination discrète à rejoindre l’autre. Avant même la parole, le corps ajuste, attend, répond. Le nouveau né n’attend que de l’autre.
Un regard cherche un appui, une main se tend, une voix s’accorde à une autre. Cette disposition n’est pas une conquête, elle précède les choix. Elle appartient à ce qui, en nous, cherche spontanément la continuité plutôt que la rupture.
Pourtant, l’histoire humaine semble raconter l’inverse. Elle accumule les récits de conflits, de dominations, de violences répétées. On en vient à croire que la discorde serait notre vérité profonde, et l’entente une exception fragile. Mais cette lecture oublie l’essentiel : rien de durable ne s’est jamais bâti sans coopération. Même les affrontements reposent sur des formes d’organisation partagée. La destruction elle-même emprunte les chemins du lien qu’elle détourne.
Au quotidien, cette évidence se manifeste pour qui veut la voir. On traverse une rue en comptant sur l’attention des autres. On parle en espérant être compris. On vit parce que d’innombrables gestes invisibles, accomplis par des inconnus, rendent la vie possible. Le pain arrive sur la table, l’eau coule du robinet, les soins sont reçus. Cette trame silencieuse, au fond, n’est pas un exploit. Elle tient par la répétition patiente d’actes coordonnés.
Ce qui abîme le monde ne naît pas d’un excès de relation, mais de sa déformation. Lorsque le lien se transforme en domination, lorsque la coopération se mue en contrainte, quelque chose se retourne contre sa propre source. On oublie alors que l’autre n’est pas un obstacle à contourner, mais une condition d’existence. La peur, l’avidité, le ressentiment brouillent cette évidence et donnent l’illusion que l’on pourrait tenir seul.
Pourtant, même dans les moments de repli, la dépendance demeure. Nul ne se suffit entièrement. Nul ne se construit sans appuis. Reconnaître cela ne diminue pas l’individu ; cela le situe et le crée. Cela rappelle que l’autonomie n’est pas l’isolement, mais la capacité de s’inscrire dans des relations justes. Une force qui n’écrase pas, une liberté qui ne nie pas.
Cette orientation profonde a des conséquences concrètes. Elle invite à penser autrement les rapports sociaux, les choix collectifs, l’usage des ressources. Là où l’on mise sur la concurrence généralisée, on épuise les êtres et les milieux. Là où l’on restaure des formes d’entraide, même modestes, quelque chose se rééquilibre. Le monde vivant lui-même fonctionne par alliances, ajustements, échanges constants. La séparation absolue y est synonyme de mort.
D’aucuns me diront halte à l’angélisme ou à la naïveté... Bien sûr il y a des conflits réels, des oppositions nécessaires, des résistances à bâtir. Mais même ces tensions prennent sens dans un horizon commun. On s’oppose pour préserver un lien plus large, pour empêcher qu’il soit rompu définitivement. La lutte elle-même vise souvent à rétablir une possibilité de vivre avec les autres.
N’y a-t-il pas dans cette perspective quelque chose qui nous parle ? N’y a-t-il pas dans nos cœurs comme une intuition, du fond des âges, qui nous dit que nous ne sommes rien sans l’autre et qu’il y a un profond réconfort dans la confiance prêtée aux membres de notre espèce ? Nous ne sommes pas faits pour nous dresser les uns contre les autres, mais les uns auprès des autres. Cette disposition première, hélas, ne garantit rien. Elle demande à être reconnue, entretenue, protégée des forces qui la déforment. Lorsqu’elle est honorée, elle ne promet pas l’harmonie parfaite, mais une possibilité à prendre au sérieux : celle de construire un monde où la relation ne soit pas une menace, mais un appui. Nous sommes nés de ça; de cette coopération. A nous peut-être d’affirmer que nous sommes nés pour ça.
Un regard cherche un appui, une main se tend, une voix s’accorde à une autre. Cette disposition n’est pas une conquête, elle précède les choix. Elle appartient à ce qui, en nous, cherche spontanément la continuité plutôt que la rupture.
Pourtant, l’histoire humaine semble raconter l’inverse. Elle accumule les récits de conflits, de dominations, de violences répétées. On en vient à croire que la discorde serait notre vérité profonde, et l’entente une exception fragile. Mais cette lecture oublie l’essentiel : rien de durable ne s’est jamais bâti sans coopération. Même les affrontements reposent sur des formes d’organisation partagée. La destruction elle-même emprunte les chemins du lien qu’elle détourne.
Au quotidien, cette évidence se manifeste pour qui veut la voir. On traverse une rue en comptant sur l’attention des autres. On parle en espérant être compris. On vit parce que d’innombrables gestes invisibles, accomplis par des inconnus, rendent la vie possible. Le pain arrive sur la table, l’eau coule du robinet, les soins sont reçus. Cette trame silencieuse, au fond, n’est pas un exploit. Elle tient par la répétition patiente d’actes coordonnés.
Ce qui abîme le monde ne naît pas d’un excès de relation, mais de sa déformation. Lorsque le lien se transforme en domination, lorsque la coopération se mue en contrainte, quelque chose se retourne contre sa propre source. On oublie alors que l’autre n’est pas un obstacle à contourner, mais une condition d’existence. La peur, l’avidité, le ressentiment brouillent cette évidence et donnent l’illusion que l’on pourrait tenir seul.
Pourtant, même dans les moments de repli, la dépendance demeure. Nul ne se suffit entièrement. Nul ne se construit sans appuis. Reconnaître cela ne diminue pas l’individu ; cela le situe et le crée. Cela rappelle que l’autonomie n’est pas l’isolement, mais la capacité de s’inscrire dans des relations justes. Une force qui n’écrase pas, une liberté qui ne nie pas.
Cette orientation profonde a des conséquences concrètes. Elle invite à penser autrement les rapports sociaux, les choix collectifs, l’usage des ressources. Là où l’on mise sur la concurrence généralisée, on épuise les êtres et les milieux. Là où l’on restaure des formes d’entraide, même modestes, quelque chose se rééquilibre. Le monde vivant lui-même fonctionne par alliances, ajustements, échanges constants. La séparation absolue y est synonyme de mort.
D’aucuns me diront halte à l’angélisme ou à la naïveté... Bien sûr il y a des conflits réels, des oppositions nécessaires, des résistances à bâtir. Mais même ces tensions prennent sens dans un horizon commun. On s’oppose pour préserver un lien plus large, pour empêcher qu’il soit rompu définitivement. La lutte elle-même vise souvent à rétablir une possibilité de vivre avec les autres.
N’y a-t-il pas dans cette perspective quelque chose qui nous parle ? N’y a-t-il pas dans nos cœurs comme une intuition, du fond des âges, qui nous dit que nous ne sommes rien sans l’autre et qu’il y a un profond réconfort dans la confiance prêtée aux membres de notre espèce ? Nous ne sommes pas faits pour nous dresser les uns contre les autres, mais les uns auprès des autres. Cette disposition première, hélas, ne garantit rien. Elle demande à être reconnue, entretenue, protégée des forces qui la déforment. Lorsqu’elle est honorée, elle ne promet pas l’harmonie parfaite, mais une possibilité à prendre au sérieux : celle de construire un monde où la relation ne soit pas une menace, mais un appui. Nous sommes nés de ça; de cette coopération. A nous peut-être d’affirmer que nous sommes nés pour ça.
Julien Carboni


Merci Julien pour ce billet. Nous avons vraiment besoin de réaffirmer que notre dépendance à l'autre n'est pas une faiblesse mais une force. En ce moment, beaucoup essaient d'entretenir l'idée que n'existent que le noir et le blanc. Cela crée une atmosphère pesante. Il ne faut pas oublier toutes les nuances de gris qui nous rapprochent et nous permettent d'avancer main dans la main.
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