21 janvier 2026

Ce que l'on fait maintenant

 Nous aimons promettre. Aux enfants, aux absents, aux générations qui viendront. Nous empilons les discours sur demain comme si le futur était un lieu sûr, une réserve intacte où déposer nos bonnes intentions. Mais le temps n’a pas d’entrepôt. Il ne conserve rien. Ce qui n’est pas vécu ici se dissout.
Il y a une forme de lâcheté douce dans cette manie de reporter. On parle d’horizons lointains pour éviter la difficulté immédiate : être pleinement présent, maintenant, avec ce que cela exige de renoncements et de courage. Car le présent n’est pas confortable. Il réclame une attention entière, sans garantie de résultat. Il ne promet rien. Il demeure ouvert à nos actes.
L’élan du don n’a rien de spectaculaire. Cela commence par des gestes modestes : prendre soin d’un visage fatigué, écouter sans préparer sa réponse, préserver un lieu plutôt que de l’exploiter jusqu’à l’os. C’est une générosité sans effet d’annonce, spontanée, parce qu’elle ne se voit pas. Elle n’a pas le temps de devenir vertueuse : elle agit.
Nous croyons souvent qu’aimer l’avenir consiste à le préparer comme on prépare un projet. Mais le futur n’est pas un chantier : c’est une conséquence. Il hérite directement de la qualité de nos gestes présents. La terre que nous prétendons léguer ne transmet que ce que nous cessons de lui prendre. Les enfants que nous invoquons n’apprendront que ce que nous incarnons, non ce que nous promettons.
Il en va de même pour nos vies intérieures. On s’accorde des prophéties au nom de jours meilleurs : plus tard je ralentirai, plus tard je serai juste, plus tard je prendrai le temps. Mais le temps ne s’apprend pas plus tard. Il s’exerce ici, dans l’instant imparfait, avec les moyens du bord. Celui qui se traite avec dureté aujourd’hui prépare une fatigue durable ; celui qui cultive une présence simple ouvre déjà un espace habitable.
Il y a dans cette attention au présent une forme de responsabilité joyeuse. Elle ne se projette pas dans des projections abstraites. Elle regarde ce qui est là, à portée de main, et s’en rend responsable. Elle comprend que le monde n’a pas besoin de sauveurs impatients, mais de présences fiables. De femmes et d’hommes capables de tenir leur place sans attendre d’applaudissements.
Ce que nous semons dans l’instant — une parole juste, une limite posée, un soin accordé — continue de travailler longtemps après nous, sans que nous ayons à le contrôler.
Peut-être est-ce là la forme la plus sobre de l’espérance : ne pas s’évader dans le futur, mais s’engager pleinement dans ce qui se présente. Faire de l’instant une terre cultivée. Et comprendre que l’avenir ne cultive que ce que le présent accepte de semer. Comprendre que le fruit récolté est déjà une graine à semer.

Julien Carboni


2 commentaires:

  1. C'est tellement vrai tout cela. Mais quelpart n' est ce pas une façon de se rassurer soi même et de déculpabiliser. En tout cas ce texte m' beaucoup touchée. Merci pour ton état d'esprit et ta philosophie

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  2. Vos textes sont un plaisir de lecture.
    Ils expriment parfaitement cette philosophie incarnée que vous défendez, mêlant courage et discrétion. Cela donne envie « d’agir sans se perdre » comme vous dites.
    Merci pour le partage et bonne continuation.

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